Varlam Chalamov (Varlam Shalamov)

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1929-ShalamovV
Le jeune Chalamov lors de son arrestation en 1929.

Bas les steaks de l’appel du général de Gaulle, du Débarquement ou des tomates à mémé ; nous, on va s’intéresser à un auteur soviétique malmené, oublié et pourtant parmi les plus grands de son siècle : Varlam Chalamov.

Варла́м Ти́хонович Шала́мов, que nous appellerons plus tranquillement Varlam Chalamov, naît à Vologda en 1907 dans ce qui est pour encore quelques années la Russie impériale. Il étudie le droit et travaille dans une tannerie pour payer les frais d’université. Décidément un homme de bon goût, Varlam est séduit par la littérature mais aussi par le courant trotskyste.

Dès les années 30, parallèlement à la politique de terreur menée par Staline, Chalamov est emprisonné, jugé lors d’un simulacre de procès et envoyé une première fois dans un camp. Il retrouvera l’univers du Goulag en 1937, et n’en sortira qu’à la mort du Petit Père des Peuples. Alcoolique, dépressif, séparé de sa famille qui refuse de le voir, agonisant dans un hospice pour nécessiteux, Varlam Chalamov meurt délaissé de presque tous en 1982.

Poète, journaliste, critique littéraire et écrivain d’un talent immense dont les oeuvres circulent sous le manteau (1), Chalamov demeure peu reconnu de son vivant, et ce en dépit d’opinions très favorables comme celle de Boris Pasternak. Au total, l’homme aura passé près de vingt ans dans l’archipel du goulag.

L’article 58 :

Les lecteurs de Primo Levi, David Rousset ou encore Giorgio Agamben ont eu un aperçu critique et lucide du système concentrationnaire. Dans toute l’Europe occupée, l’opération Nuit et Brouillard (Nacht und Nebel) consistait à se débarrasser des opposants politiques en les faisant disparaître sans s’embarrasser de procédures juridiques. L’article 58 du code pénal de la Russie soviétique établit un état d’exception où l’individu, privé ou quasiment démuni de tout droit civique et juridique, est happé dans un tourbillon arbitraire et omnipotent qui mêle interrogatoires interminables qui incitent à la délation, procès-spectacle et détention illimitée, et s’achève inévitablement par l’exécution ou le bagne. A travers des appellations vagues mais suffisamment négative (“ennemi du peuple”, “subversif”, “saboteur”, “terroriste”), l’article 58 constitue une épée de Damoclès bien réelle pour tout citoyen soviétique, qu’il soit commissaire du peuple ou simple paysan, et qui s’étend selon la gravité de l’accusation à son entourage (famille, amis, collègues, voisins …).

Колымские рассказы :

Les Récits de la Kolyma sont un ensemble de nouvelles, allant de quelques pages à un chapitre, qui racontent tour à tour l’emprisonnement, le comportement des juges et des gardiens, le quotidien du goulag et les travaux exténuants (on songe notamment aux carrières et aux mines d’or, qui ont tué des milliers d’hommes). Sans logique chronologique ou thématique, la narration fait intervenir selon son besoin de distanciation le “je” ou “il”, le témoignage autobiographique ou un personnage de fiction. Les récits n’épargnent pas le lecteur lorsqu’il s’agit de décrire la détérioration aussi bien physique que morale et spirituelle. Les souvenirs, les livres, même les sentiments pour les être aimés, ne font pas le poids face au corps décharné, malade, abruti par la faim, la fatigue et le climat extrême. L’état de mort-vivant où arrive Chalamov (2) n’est pas sans rappeler la figure du Musulman des camps nazis. En témoigne sa conception de la vie humaine, qui au goulag revient à une lutte animale pour la survie :

Affamé et hargneux je savais que rien au monde ne pourrait me contraindre au suicide. C’est précisément à cette époque que j’avais commencé à comprendre l’essence du grand instinct vital dont l’homme est doté au plus haut point. Je voyais les chevaux s’épuiser peu à peu et mourir : je ne pourrais m’exprimer autrement ni employer d’autres verbes. Les chevaux ne se distinguaient en rien des hommes. Ils mourraient à cause du Nord, d’un travail au-dessus de leurs forces, de la mauvaise nourriture et des coups. Et bien que leur situation fût cent fois meilleure que celle des hommes, ils mourraient plus vite qu’eux. Alors je compris l’essentiel : l’homme n’était pas devenu l’homme parce qu’il était la créature de Dieu, ni parce qu’il avait aux moins ce doigt étonnant qu’est le pouce. Il l’était devenu parce qu’il était physiquement le plus robuste, le plus résistant de tous les animaux et, en second lieu, parce qu’il avait forcé son esprit à servir son corps avec profit. (3)

Certaines nouvelles ont un goût doux-amer. En effet, elles se situent dans la période de convalescence de l’auteur, et même, racontent quelques fois la vie après le goulag. Sauvé du typhus par un infirmier des camps, Chalamov guérit lentement de ses blessures  et devient lui-même un soignant de l’archipel après une formation intensive. Son nouveau statut le préserve des mines ou des exécutions sommaires, mais ne lui épargne aucunement la vision de la bassesse humaine. Durant son expérience de déporté, l’auteur avait rapidement compris l’inversion des valeurs et des lois : au goulag, le bandit est un prince, éphémère certes, mais un prince tout de même. Tout comme les Nazis préféraient les triangles verts – les déportés de droit commun – aux triangles rouges – les politiques, souvent communistes – pour gérer la vie du camp, de même, l’organisation du goulag est volontairement gangrénée par la corruption et les luttes de pouvoir entre diverses factions criminelles, où le distinguo entre fonctionnaire et délinquant est souvent mince. Tout comme la zone grise (4) des déportés-fonctionnaires de l’univers concentrationnaire, le goulag persécute aussi bien bourreaux que victimes, et conduit ces derniers à se comporter comme les premiers afin de se donner un sursis (5). Il n’existe pas de comité clandestin pour souder les prisonniers ou préserver les plus faibles. Même le cadre hospitalier, semblable par bien des aspects au Revier – manque de personnel qualifié, de matériel, d’hygiène, infirmiers tortionnaires, promiscuité – ne parvient pas à incarner l’îlot d’humanité qu’il devrait être. Il est bien davantage une planque pour les droits commun cherchant une exemption pour le travail, et un mouroir sinon une porte fermée pour les malheureux désespérément en quête de soins. L’espace du Radikal Böse (6) n’est pas le lieu où s’exerce le meilleur de l’âme humaine ; il n’est pas une école de la vie, mais un raccourci douloureux vers la mort. Le goulag ne fait que développer les aspects les plus négatifs de l’individu. Les rares textes à l’extérieur de la Kolyma, comme “L’académicien”, présentent des personnages traumatisés dont l’identité a été engloutie par l’expérience concentrationnaire.

À l’instar d’Imre Kertész ou Tadeusz Borowski, Chalamov refuse tout embellissement du réel, et juge avec ironie et lucidité ses contemporains, mais aussi lui-même. Il reconnaît avoir été un “crevard” ; il a pleuré pour un morceau de pain, et s’est réjoui de gagner un peu de repos lorsque d’autres partaient pour des travaux bien plus durs. Toutefois, en dépit des conditions extrêmes et des injustices, que les centaines de pages des Récits ne suffisent pas à raconter, force est de reconnaître que l’auteur a su préserver une certaine intégrité, en refusant toujours de perdre un co-détenu, fût-il un délateur. C’est le malheureux Démidov, déporté et pourtant toujours résistant, et non le cruel ingénieur Kipreiev, auquel il rend hommage.

Une analyse sans concession de la condition humaine, une écriture affranchie des normes que n’aurait pas renié Faulkner, une ironie tragique, et une vitalité artistique jusque sur son lit de mort : autant de raisons de s’intéresser à Varlam Chalamov.

 

 

(1) Le système du samizdat (самиздат) a permis l’impression et la diffusion de nombreux écrits et dessins interdits, dont des témoignages du goulag.
(2) Le goulag “produisait” ses propres Musulmans, appelés dokhodyaga, c’est-à-dire des condamnés moribonds, des “crevards” obsédés par la seule idée de se nourrir et de dormir. Le terme Musulman était employé dans les camps pour désigner les déportés à la limite de leurs forces physiques et mentales, incapables de penser, parler, voire même de manger. Ces spectres humains balançaient souvent le corps d’avant en arrière, ou demeuraient des journées entières accroupis, et correspondaient ainsi à la vision “exotique” que l’Europe avait alors des populations musulmanes en prière.
(3) « La pluie » in Récits de la Kolyma (Kolymskiïe rasskazy), New York, New Review, 1970, Paris, éd. Verdier, 2003, trad. Anne Coldefy-Faucard et Luba Jurgenson.
(4) La zone grise désigne un espace de pouvoir et de hiérarchies où évoluent les déportés dotés d’une charge ou d’un poste pouvant influencer, même au minimum, le fonctionnement du camp, et surtout, la vie des autres détenus. Primo Levi décrit ce phénomène dans Les Naufragés et les Rescapés (I sommersi e i salvati).
(5) Pour en savoir plus, voir l’article d’Elena Pavel, “Varlam Chalamov, témoin des bourreaux du Goulag” in Labyrinthe [En ligne], 12 | 2002, mis en ligne le 13 avril 2006.
(6) Littéralement, le mal radical. Concept développé par Kant dans son ouvrage La Religion dans les limites de la raison (1794), et analysé par l’écrivain et ancien déporté Jorge Semprún dans son essai Mal et Modernité : le travail de l’histoire (1995).

 

VARLAM SHALAMOV

Who cares about de Gaulle, D-Day or your grandma’s tomatoes ; let’s talk about a Sovietic author, battered, ignored, and yet one of the most important of the century : Varlam Shalamov.

Варла́м Ти́хонович Шала́мов, or simply Varlam Shalamov, was born in Vologda in 1907, during the last years of the Russian Empire. He studies law and works in a tannery in order to pay university. Man with an excellent taste, Varlam is seduced by literature but also Trotsky.

In the 1930’s, along with the policy of terror led by Stalin, Shalamov is detained, judged during a mock trial, and sent for first time in a camp. He will come back to Gulag in 1937, until the death of the Father of Nations. Alcoholic, depressed, separated from his family who refuses to see him, agonizing in a hospice for indigents, Varlam Shalamov dies in 1982, abandoned from almost everyone.

Poet, journalist, literary critic, and talented writer whose works are read under the table (1), Shalamov isn’t really famous during his life, in spite of very positive opinions, such as Boris Pasternak. In total, Chalamov spent more or less twenty years in the Gulag Archipelago.

Article 58 :

Readers of Primo Levi, David Rousset and Giorgio Agamben may have a critical and lucid insight of the camp system. All over occupied Europe, the Night and Fog program (Nacht und Nebel) was persecuting political opponents, and made them disappear without any legal procedure. The article 58 of the Russian SFSR Penal Code establishes a state of exception where the citizen, deprived of his civic and juridical rights, is drawn into a arbitrary and omnipotent whirlwind, which involves endless interrogations, denunciation, show trials and unlimited custody ; this ineluctably leads to execution or (unfree) penal labour. Through vague but negative designations (« enemy of the people », « subversive », « saboteur », « terrorist »), the article 58 is a real sword of Damocles for every Sovietic citizen, Commissar or farmer, and easily extends to relatives (family, friends, colleagues, neighbors …).

Колымские рассказы :

Kolyma Tales is a collection of short novels, which depict the imprisonment, the court’s and guardians attitude, the daily life in Gulag, the exhausting labour (we think especially about the gold mines and stone quarries, which killed thousand of men). No chronological or thematical logic ; the narration uses the I or the He, the autobiographical testimony or a fictional character. The stories don’t spare the reader when they describe the physical, moral and spiritual degradation. Memories, books, even feelings for beloved ones, can’t fight face to the emaciated body, illness, hunger, exhaustion and extreme climate. Shalamov experienced a state of living dead (2), which reminds us of the Muslim figure in Nazi camps. His conception of human existence in Gulag is compared with a fierce and animal fight for survival :

Affamé et hargneux je savais que rien au monde ne pourrait me contraindre au suicide. C’est précisément à cette époque que j’avais commencé à comprendre l’essence du grand instinct vital dont l’homme est doté au plus haut point. Je voyais les chevaux s’épuiser peu à peu et mourir : je ne pourrais m’exprimer autrement ni employer d’autres verbes. Les chevaux ne se distinguaient en rien des hommes. Ils mourraient à cause du Nord, d’un travail au-dessus de leurs forces, de la mauvaise nourriture et des coups. Et bien que leur situation fût cent fois meilleure que celle des hommes, ils mourraient plus vite qu’eux. Alors je compris l’essentiel : l’homme n’était pas devenu l’homme parce qu’il était la créature de Dieu, ni parce qu’il avait aux moins ce doigt étonnant qu’est le pouce. Il l’était devenu parce qu’il était physiquement le plus robuste, le plus résistant de tous les animaux et, en second lieu, parce qu’il avait forcé son esprit à servir son corps avec profit. (3)

Some of the short stories have a bittersweet flavor. Indeed, they happen during the recovery of the author, and sometimes they even talk about life after Gulag. Saved from typhus by a male nurse, Shalamov heals from his wounds and becomes himself a caregiver in the archipelago, after an intensive formation. His new status protects him from outside works and summary execution, but doesn’t prevent him from human vileness. Life as a deportee made the author quickly understand the inversion of values and laws : in Gulag, the thief is a prince, ephemeral but real. As well as Nazis preferred green triangles – convicts, criminals – to red triangles – political prisoners, oftenly communists – and gave to the first ones the right to handle the everyday life in the camp, the organization of the Gulag was deliberately plagued by corruption and struggle for power. The distinction between official and offender is unclear.

In the grey zone (4), some of the prisoners used to work for the Nazi administration ; the Gulag persecuted both executioners and victims, and influenced the seconds to act as the first ones (5). In contrast to Nazi camps, there was no clandestine committee for creating solidarity between the inmates or protecting the weakest. Even the hospital environment, similar for many aspects to Revier – lack of qualified personnel, material, basic hygiene, privacy, and too many torturer nurses – can’t be depicted as a positive place. It’s much more a hideout for criminals looking for work exemption, and a deadly hospice for the miserables. The frame of Radikal Böse (6) doesn’t reveal the best of human soul : it isn’t a school of life, but rather a painful shortcut to death. The Gulag only cultivates the most negative aspects of everyone. The few texts outside Kolyma, such as « The Academician », present traumatized characters, whose identity has been engulfed by the camp regime.

Like Imre Kertész or Tadeusz Borowski, Shalamov refuses any embellishment of reality, and judges with irony and lucidity his fellows but also himself. He recognizes he used to be a dokhodyaga ; he cried for a piece of bread, and was satisfied to get some rest while others fellows were sent to dangerous tasks. However, in spite of extreme conditions and many injustices – hundred of pages of Kolyma Tales aren’t enough to tell them all – it has to be said that the author could preserve some integrity, always refusing to denounce an inmate, even a treater. For that reason the model is the unfortunate Demidov, deportee but still a resistant, and not the cruel engineer Kipreiev.

An analysis without concession about the human condition, a writing out of the norms which would have pleased Faulkner, a tragic irony, and an artistic vitality until the end : so much reasons to be deeply fascinated by Varlam Shalamov.

(1) The illegal system of samizdat (самиздат) allowed the impression and the diffusion of many forbidden writings et drawings, including testimonies of Gulag.
(2) Gulag « produced » its own Muslims, called dokhodyaga, that is to say people condemned to death, « bastards » obsessed by the idea of getting food and sleep. The word Muslim was used in the camps in order to call those who have reached their physical and mental limits, unable to talk or think. These human ghosts could stay crouched during hours, which was conformed to the « exotic » vision Europe had of Muslim populations in prayer.
(3) « The Rain » in Kolyma Tales, (Kolymskiïe rasskazy), New York, New Review, 1970. We respect too deeply Chalamov style and the work of his translators, and we refuse to falsify his words by an ugly translation. Help yourself in the nearest library.
(4) The grey zone refers to an area of power and hierarchies where deportees could obtain a work or a responsibility which could influence, even at a minimal level, the functioning of the camp, and above all, lives of other inmates. Primo Levi describes this phenomenon in The Drowned and the Saved (I sommersi e i salvati).
(5) More information in Elena Pavel’s article (sorry, in French !), “Varlam Chalamov, témoin des bourreaux du Goulag” in Labyrinthe [online], 12 | 2002, published in april 2006.
(6) Literally, radical evil. This concept is developed by Kant in Religion within the Bounds of Bare Reason (1794), analyzed by the writer and former camp prisoner Jorge Semprún in his essay Evil and Modernity : the Work of History (1995).

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