Pourquoi (re)lire Jane Austen ? (Why reading (again) Jane Austen ?)

 

Cette année, les fans de Jane Austen, aussi appelés Janéites, célébrent le bicentenaire de la mort de leur écrivaine favorite, à grand renfort de Earl Grey et d’immondes petits cupcakes en forme de bonnet de nuit victorien. Et quand il s’agit d’évoquer l’oeuvre de cette femme de lettres exceptionnelle, nous y mettons tout notre amour et tous nos biscoteaux.

Parce que c’est une auteure badass :

Déjà parce que Jane zlatane tranquille Tarzan, surtout si on la replace dans son époque (le XIXe siècle géorgien) : elle refuse deux mariages, pourtant garanties d’une vie sûre et confortable, elle assume d’être une Bridget Jones endurcie (alors que c’était carrément mal vu), ricane furtivement de sujets de cagoles avec sa soeur Cassandra, avec qui elle entretient une correspondance épistolière truculente, et parvient même à gagner quelques livres par sa plume !

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Source : thestar.com

 

Parce qu’elle dit aussi plein de trucs badass :

Jane est très critique sur sa société : dénonciation des mariages d’intérêt (la quête de Mr Elton pour une riche épouse, ou le titre de baronnet convoité par Mr Elliott en épousant Anne), lois de transmission des héritages (les soeurs Dashwood contraintes de quitter le domaine de Norland), hypocrisie et moeurs frivoles (big up aux coquines intrigantes Mary Bertram et Lady Susan), critique des bigots (le pasteur Collins) …

On trouve même dans certains passages une remise en cause des inégalités : ainsi, Anne Eliott fait fi de son rang et affiche son amitié avec son ancienne condisciple, pourtant bien plus pauvre. Un moment particulièrement jouissif consiste également en la tatane verbale qu’inflige Elizabeth Bennet à Lady Catherine de Bourgh. De même, l’auteure n’hésite pas à prendre partie en soulignant l’écart des caractères et des valeurs entre des gentlemen accomplis mais d’origine modeste (Frederick Wentworth, William Price) et des aristocrates aux moeurs douteuses (Frederick Tilney, Henry Crawford). Dans notre système républicain de libre expression, cette prise de position peut faire gentiment sourire, mais au début du XIXe siècle, publier ce genre de jugements quand on est une femme, célibataire et sans fortune, devant une obéissance absolue à son monarque et au système de classes, avouons que c’est drôlement vaillant.

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Si Sheldon le dit.

 

Parce que Jane, c’est une tatie fondatrice pour la littérature moderne :

Sur le plan littéraire, Jane Austen développe avec brio le discours indirect libre, et ce, avant Flaubert. De plus, la qualité de ses ouvrages aident à la réhabilitation du roman, genre longtemps considéré comme “bâtard” (Marthe Robert), et classé comme une sous-littérature. Le succès d’Orgueil et Préjugés, Raison et Sentiments, ou encore Emma, se répercute ou du moins fait écho à la brillante carrière d’autres auteurEs – qu’elle admire d’ailleurs – telles Ann Radcliffe, Fanny Burney ou Maria Edgeworth. Son style ironique et subtil participe à la construction du mythe culturel du British humour ; elle n’hésite pas à parodier non seulement des types de personnage, dignes de la comédie moliéresque (Mr Collins forever), mais également des genres spécifiques, comme le roman gothique (à travers l’excellent Northanger Abbey). Enfin, Jane constitue un repère majeur pour nombre d’écrivains modernistes, à commencer par Virginia Woolf.

Parce qu’elle parle d’amour, et que ça change de Despacito:

Côté émotions, Jane parle d’amour, et en plus, elle en parle bien. Jane Austen sait dépeindre le tumulte des sentiments, la pression sociétale et familiale sur les jeunes couples, et parvient à construire des intrigues solides qui témoignent de la profondeur de ses personnages. Ainsi, Darcy n’est pas qu’un jeune et riche héritier ; il est aussi et surtout orgueilleux, imbu de sa classe, et il faudra toute l’impertinence et l’obstination d’une jeune Lizzie pour lui faire faire amende honorable. Henry Tilney (optimum nostrum 💘) est un mentor spirituel pour Catherine Morland, tout comme George Knightley cultive le meilleur d’Emma. Et entre nous, qui n’aurait pas aimé que Fanny Price joue à touche-pipi avec Henry Crawford, juste pour que Maria Bertram ait bien la rage ?

Enfin, les histoires de Jane donnent lieu à la naissance d’un mythe : la Darcy mania, des gravures du XIXe siècle jusqu’à Colin Firth, les adaptations BBC (oui, oui, oui et oui) et les inspirations plus ou moins réussies, et des fanfictions tellement fanatiques qu’on les appelle les austeneries (et qui ont tellement de succès qu’elles ont parfois droit à leur propre adaptation).

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Hommage kitchissime à la scène du lac dans l’adaptation BBC de Pride and Prejudice. Source : britannica.com

Pour ta gueule, une réserve de punchlines à lancer à la face des malotrus et des gueuses pour toutes les grandes occasions.

Orgueil et préjugés (trad. 1813) :

– Je puis dire que dès le premier jour que je vous ai connu, votre manière d’être m’a dévoilé toute votre arrogance, votre amour-propre et votre mépris pour les autres ; voilà les premières causes de cette aversion que les évènements qui se sont succédés depuis lors ont rendue insurmontable. Il n’y avait pas longtemps que je vous connaissais, que je sentais déjà que vous étiez le dernier homme du monde, auquel j’eusse pu désirer d’unir mon sort.

Raison et sentiments (trad. 1811) :

Le colonel Brandon, disait un jour Willoughby, est précisément de cette espèce d’homme dont chacun dit du bien et que personne ne recherche ; on est, dit-on enchanté de le voir, et on n’a rien à lui dire.

Northanger Abbey (trad. 1856) :

Isabella continua, « […] Je me suis dit que jamais je n’avais vu quelqu’un d’aussi beau auparavant. » Ici Catherine reconnut en secret le pouvoir de l’amour ; car jamais, malgré toute la grande affection qu’elle portait à son frère, […] elle n’avait considéré de toute sa vie qu’il fût beau.

Mansfield Park (trad. 1945) :

Mme Norris, en quittant le presbytère, s’installa d’abord au Park, après quoi elle alla dans une petite maison qui appartenait à Sir Thomas, dans le village, et se consola de la perte de son mari en considérant qu’elle pouvait très bien s’en passer en vivant d’une façon économe avec ses revenus nécessairement réduits.

Emma (trad. 1910) :

Il est certain que les sottises cessent d’être telles si elles sont faites avec insolence par des gens intelligents.

Persuasion (trad. 1945) :

La vérité de cette pathétique histoire était que les Musgrove avaient eu le malheur d’avoir un fils mauvais sujet, et la chance de le perdre avant qu’il eût atteint sa vingtième année. On l’avait fait marin, parce qu’il était stupide et ingouvernable ; on se souciait très peu de lui, mais assez pour ce qu’il valait. Il ne fut guère regretté quand la nouvelle de sa mort arriva à Uppercross, deux années auparavant. Ses sœurs faisaient aujourd’hui pour lui tout ce qu’elles pouvaient faire en l’appelant « pauvre Richard », mais en réalité il n’avait été rien de plus que le lourd, insensible et inutile Dick Musgrove ; n’ayant droit, vivant ou mort, qu’à ce diminutif de son nom.

Lady Susan (trad. 2000) :

“Pauvre ami ! Il est complètement fou de jalousie, ce dont je ne suis pas fâchée car je ne connais point de meilleur soutien à l’amour.”

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Même le bouillant Mr Collins fait son entrée dans la culture meme. Peuchère.
Bonus : une perle ovniesque juste ici : Austenland.

 

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