Rétrospective du porcassou

Cet automne, le hashtag #balancetonporc, conséquence des agissements du Gilles de Rais hollywoodien Harvey Weinstein, a indéniablement permis une démocratisation sinon libération de la parole des harcelé(e)s / agressé(e)s. Et qu’on ne vienne pas me dire “alalaaaa trop de témoignages tue le témoignage, et la fiabilité des sources trululu”, puisque primo, le nombre de révélations n’est que l’illustration logique du “100% des femmes ont connu une situation de harcèlement” ; deuzio, quand on cherchera autant la petite bête dans la déclaration de l’harceleur que dans celle de l’harcelé(e), il sera temps de réaborder le sujet.

J’écris après le gros de la tempête, non pas parce que je ne m’y intéressais pas,  mais davantage parce que je ne voyais pas ce qu’à ma modeste mesure je pouvais apporter de plus au débat ; ensuite, il m’a fallu du temps pour digérer certaines lectures (vous ne sortez jamais indemne d’apprendre que certain(e)s de vos proches ont eu à subir des agressions).

Ce qui m’interpelle particulièrement, c’est l’utilisation du cochon dans ce débat. Pourquoi #balancetonporc et pas #balancetontordu, #balancetonpervers ou #balancetonkappa (1) ? Après tout, il existe déjà le témoignage du #metoo de l’activiste féministe Tarana Burke, disponible également en français : #moiaussi. Pour moi, le cochon renvoie à deux aspects foncièrement différents. L’un, qui bouleverse mon âme, se résume en une succession de jambons crus, de bacon grillé, de rillettes au piment d’Espelette, de fougasses aux grattons et de palette à la diable ; l’autre évoque ce que me répétait sans cesse mon astucieuse mamie, comme quoi dans chaque homme se trouverait un cochon. Or, #balancetonporc consiste à révéler publiquement quel individu héberge effectivement un plus ou moins gros porcassou en lui.

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La Dame au sanglier, Sarah Laz, 2017 **
Dans le cochon, tout est bon, ou presque :

Du latin porcus, le porc ou cochon (mais aussi le verrat ou le goret pour les nostalgiques de l’ancien français), est présent dans les sociétés humaines en Europe, en Asie et en Afrique, et ce depuis le Néolithique.

Il est consommé pour sa viande bien évidemment, mais également sa peau. Jusque sous l’Ancien Régime, il sert à déboiser les forêts et dénicher les truffes ; il est utilisé comme éboueur naturel aussi bien à la ville qu’à la campagne. Les cochons sont d’ailleurs tellement efficaces dans leur mission qu’ils nous débarrassent d’un futur roi de France, Philippe.

Toutefois, en dépit de son utilité manifeste, le porc bénéficie rapidement d’une sale réputation. Dans le Nouveau Testament, Jésus délivre un homme possédé par une multitude de démons – le type, étonnamment lucide sur sa situation se fait d’ailleurs appelé Légion, c’est pour dire -. Jésus, doté d’autant de sens pratique qu’une pantoufle, accède à la requête des démons qui lui demandent de l’envoyer dans un troupeau de porcs non loin de là (t’es fils de Dieu et tu écoutes les esprits maléfiques, non mais allô). Salsa du démon oblige, les cochons vont alors tous se jeter dans la mer, et Jésus nique l’économie locale.

Dans l’iconologie religieuse, la légende du cochon maudit continue ; Saint Antoine le Grand est régulièrement représenté avec un sanglier diabolique (2), qu’il a pourtant apprivoisé et devenu depuis son meilleur poteau (voilà ce que c’est de jouer aux ermites trop longtemps dans le désert).

De nombreuses religions et mouvements spirituels prônent l’interdiction de consommer de la viande d’une manière générale (hindouisme, sikhisme, bouddhisme). Cependant, seuls le Lévitique, qui définit le cacherouth (règles alimentaires), exclue le porc de l’alimentation, de même que les premiers chrétiens. La Sourate 5 du Coran considère également le cochon comme harâm, c’est-à-dire interdit, sauf situation d’urgence alimentaire.

En Europe et en Méditerranée, le cochon demeure associé au Mal ; le dieu Seth peut être associé à un porc dévoreur de la Lune (laquelle dans la mythologie égyptienne correspond au dieu Khonsou, ennemi naturel des ténèbres) ; au Moyen Âge, les Goliards, sortes de jeunes clercs adeptes de la poésie licencieuse, manifestent leur opposition à l’Église en mangeant du boudin pendant la messe (wouhou). Hyeronimus Bosch, précédemment détricoté par votre serviteur, représente le porc dans son panel de l’Enfer du Jardin des Délices, coiffé d’un voile de nonne. Il constitue une dénonciation du business lucratif des indulgences, qui ne sauvent pas du tout l’âme de la damnation, mais remplissent les fouilles de l’Église. Principalement en Allemagne, l’hostilité notoire des institutions chrétiennes envers les Juifs, considérés comme responsables de la mort du Christ, conduit à une campagne de diffamation qui utilise l’image du porc. La diffusion du motif de la Judensau (Truie des Juifs) à travers des caricatures picturales ou sur gravure (frontispices d’églises voire de cathédrales, comme à Cologne), représentent des Juifs dans des attitudes dégradantes voire zoophiles avec une truie. Il s’agit alors de transgresser un interdit (associer la judéité et l’animal prohibé) pour moquer les croyances, humilier par l’animalisation et diaboliser en mettant en scène des comportements déviants. Enfin, sur le plan ésotérique, le cochon est un élément encore courant dans les rituels de magie noire et du vaudou.

Tous des cochon(ne)s !

Probablement par sa proximité du quotidien avec l’homme, le porc sert de réceptacle aux vices : les marins d’Ulysse sont châtiés pour leur faiblesse par Circée qui les transforme en pourceaux (Chant X de L’Odyssée). Ulysse doit alors “donner” de sa personne pour sauver ses compagnons. Dans Les Métamorphoses d’Ovide, Penthée de Thèbes refuse d’introduire le culte de Dionysos – btw, qui n’est autre que son cousin, Zeus étant un sacré coquin – dans sa cité, sous prétexte que c’est davantage un prétexte à la débauche qu’une célébration religieuse. Penthée n’a pas tort, mais il aurait mieux fait de garder ses réflexions pour lui : transformé en sanglier sauvage, il est déchiqueté par sa mère et sa soeur. Ambiance. Chez La Fontaine, le Cochon se laisse dominer par ses émotions et n’obtient que mépris de la part des autres animaux.

À partir du XIXe siècle, c’est davantage la gloutonnerie, et surtout la frénésie sexuelle du porc qui sont retenus.  Le peintre belge Félicien Rops va réaliser en 1878 une oeuvre wtf, sobrement intitulée La Dame au cochon – Pornokrates. Ce nu est alors considéré comme scandaleux par sa représentation – ce n’est définitivement pas un nu grec – et l’ambiguité du message : la femme est-elle aveuglément menée par la luxure, ou l’homme n’est-il qu’une bête dominée par ses instincts entre les mains de la femme ?

Félicien_Rops_-_Pornokratès_-_1878
(Mention spéciale aux bas à fleurs, très tchatcheurs 👌)

Cela dit, la meilleure recette de cochon, aussi bien pour les idées que l’esthétique, demeure celle de l’écrivain et journaliste George Orwell. En effet, La Ferme des animaux (3), est une fable dystopique, qui dénonce les différents systèmes politiques du XXe siècle (stalinisme, capitalisme, impérialisme, oligarchie). Les porcs, en particulier Napoléon et Brille-Babil, prennent peu à peu le pouvoir et imposent une dictature fondée sur la violence, la propagande et un rythme de production effréné pour les autres animaux. Le renversement final – attention, spoil ! – des cochons s’humanisant et trinquant avec des hommes qui le sont de moins en moins, crée une confusion aussi bien chez le lecteur que les bêtes survivantes désormais soumises au joug porcin.

Ndlr : Si tu n’as pas encore pleuré à chaudes larmes quand ce bon vieux Malabar est envoyé à l’équarrissage pour du whisky, voici l’adaptation animée à regarder d’urgence.

Alors, le cochon serait-il trop proche de nous ? Navré, mais la proximité génétique homme/cochon n’autorise pas à réduire la volonté humaine de nuisance à un pur instinct animal. Bref, si #balancetonporc peut être considéré comme une libération de la parole inédite, et le triomphe résolument moderne du web et des réseaux sociaux dans sa diffusion, le choix du porc dans la dénonciation des harceleurs et des agresseurs, souligne une imagerie encore imprégnée des représentations culturelles et religieuses du passé.

Dernière remarque : il est intéressant de constater que dans #balancetonporc, l’animal se lit comme la manifestation d’une agression, l’exercice d’une violence volontaire par un être sur l’un(e) de ses semblables. A contrario, pour les partisans du chacun-chez-soi-surtout-les-gens-bronzés, le porc est le symbole d’une défense d’une civilisation fantasmée et prétendument menacée ; il sert alors d’arme d’intimidation et d’humiliation pour les populations considérées comme indésirables (4). Dans le cochon tout est bon, sauf quand il est servi par des cons.

 

** Notre gratitude éternelle va à la talentueuse Sarah Laz, qui a fort obligeamment accepté de collaborer à l’article du mois !
(1) Le kappa est un démon des eaux au Japon généralement qualifié de farceur (il est vrai que manger des enfants, c’est rigolo), et qui a une prédilection à attaquer les femmes.
(2) Gaston Duchet-Suchaux, Michel Pastoureau, La Bible et les saints, Flammarion, 2008, p. 35.
(3) Titre original : Animal’s Farm : A Fairy Story, publié en 1945. Les animaux de la ferme du Manoir se révoltent sous la férule d’un vieux porc, Sage l’Ancien. Ils chassent leur propriétaire, l’incompétent et alcoolique notoire M. Jones, font tabula rasa des lois humaines, et décident de gérer tous ensemble la propriété, en se fondant sur le commandement suprême suivant : “Tous les animaux sont égaux”. Évidemment, la suite est moins rose.
(4) L’inscription raciste ne suffit plus aux haineux ; désormais, la profanation à la tête de porc vise à souiller un espace – souvent sacré – et à attirer un maximum d’attention. Les exemples sont malheureusement nombreux, et nous ne citerons que ceux ayant eu lieu en France :  ici vers Dijon, à Coulommiers, devant l’ambassade du Maroc à Paris, à Narbonne, à Montauban ou encore à Besançon.

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